Les lieux d’aisance rémois #1

Par Anne Jacquesson

1ère partie : les urinoirs muraux et la première vespasienne

PETIT LEXIQUE 1 : Édicule : Petite construction édifiée sur la voie publique. Ici, terme générique, synonyme de toilettes publiques ou de « commodités » ou de « lieu d’aisance ». Ce terme peut désigner soit un urinoir mural, soit une vespasienne, soit un chalet de nécessité, indifféremment.
Pissotière : édicule à destination des hommes uniquement car conçue pour y uriner debout, synonyme d’urinoir (public). Terme générique désignant un urinoir mural ou une vespasienne. Un écran en tôle protège l’utilisateur des regards mais laisse apparaître sa tête et ses pieds.
Urinoir mural : édicule érigé le long d’un mur où les hommes peuvent uriner debout. Il peut posséder plusieurs places, nommées ‘stalles’, séparées par de petites cloisons afin de préserver l’intimité des utilisateurs.

Au XIXe siècle, l’industrialisation de Reims entraine une importante augmentation de la population. La situation sanitaire de la ville se dégrade. Parallèlement, grâce au développement des sciences, à l’influence des médecins hygiénistes et à la montée en puissance des ingénieurs, les édiles rémois vont être en mesure de réagir : le réseau d’eau potable se développe et le tout-à-l’égout est petit à petit installé. Pourtant la mise en place de ces infrastructures est lente et les résistances sont grandes.

Le sujet de l’établissement d’urinoirs publics est abordé pour la 1ère fois en conseil municipal en 1851. Dans les délibérations du 28 mai, un membre du Conseil énonce la proposition suivante : « Que les principales causes de la mauvaise odeur et de la malpropreté dans les rues de la ville vient (sic) des urines qui y sont répandues ; le Conseil Municipal invite l’administration à étudier la possibilité d’établir des guérites vespasiennes ; établissement qui permettrait d’interdire de répandre des urines sur la voie publique. » [1] Mais le Conseil renvoie l’étude de cette proposition aux soins de l’administration…

Il est indéniable cependant que des pissotières sont mises en place à Reims à partir de 1851, avant la grande campagne d’installation de vespasiennes décidée en 1877 puisqu’en 1875, le Dr Langlet, futur maire, se plaint de l’odeur fétide répandue par certains urinoirs. La même année, un conseiller municipal attire l’attention de l’administration sur le fait que certains quartiers ne disposent pas d’urinoirs[2]… Bref, le sujet fait débat et la solution idéale n’est pas encore trouvée ! Mais à quoi ressemblent ces premiers édicules ?


[1] Archives municipales et communautaires de Reims, cote FM1D23, n° d’ordre 1851/94, date 28/05/1851.
[2] Archives municipales et communautaires de Reims, cote FM1D31, n° d’ordre 1875/282, date 27/08/1875 et cote FM1D31, n° d’ordre 1875/359, date 17/11/1875

PETIT LEXIQUE 2 : Vespasienne : urinoir public non mural, placé sur un trottoir, parfois appelé ‘guérite vespasienne’ car il s’agit d’un petit abri. Les premières vespasiennes parisiennes, conçues par le préfet de la Seine Rambuteau en 1834, furent nommées ainsi par leur concepteur en référence à l’empereur romain Vespasien qui imposa une taxe sur l’urine. Les vespasiennes de Rambuteau ressemblaient à une colonne évidée qui ne pouvait accueillir qu’un seul homme à la fois. Plus tard, on conserva la colonne centrale et on répartit des stalles autour. D’autres vespasiennes ultérieures perdirent leur colonne centrale mais les expressions colonne vespasienne ou colonne urinoir perdurèrent. Il ne faut pas les confondre avec les colonnes Morris (du nom du premier publicitaire parisien qui en obtint la concession), de forme circulaire et à la toiture de style mauresque également, qui servent à la promotion des spectacles. Les vespasiennes furent encore appelées kiosque-urinoir ou kiosque (tout court). Il ne faut pas les confondre non plus avec les kiosques à journaux, dont l’allure était similaire !

Les urinoirs muraux

Place Suzanne, dans le vieux quartier Saint-Remi (détruit dans les années 1960).

Les propriétaires des bâtiments contre lesquels étaient appuyées les pissotières murales se plaignaient de l’humidification douteuse des murs, du mauvais entretien, du gel en hiver et de l’odeur nauséabonde l’été.

Le système est des plus simples : une plaque d’ardoise ou de fonte protège un morceau de mur dans la rue et guide l’urine vers une rigole. Le liquide rejoint le caniveau grâce à une gargouille de trottoir. L’adjonction d’un écran en tôle date des années 1860[1] : au XIXe siècle s’installe « la civilisation des mœurs », faute de supprimer l’odeur, on tâche d’épargner la vue !… Un urinoir est encore signalé place Suzanne dans les années 1950.


[1] Les premiers écrans furent ajoutés, à Paris, après 1855, par Adolphe Alphand, lorsqu’il fut nommé par Haussmann à la tête du service des Promenades et Plantations de la capitale française.

Ci-dessus, Place de l’hôtel de ville, contre le mur de la Chambre des Notaires (aujourd’hui disparue), à l’entrée de la rue de Tambour. La carte postale est oblitérée en 1903. Le système d’évacuation des urines, plus perfectionné que précédemment, semble relié au tout-à-l’égout.  La tôle des urinoirs était destinée à l’affichage ou à la réclame.  Dans les années 1950, l’urinoir de l’Hôtel de Ville se trouve rue du Général Sarrail, sans doute depuis les années 1920 et la reconstruction de la ville. Il existait un urinoir du même genre place Saint-Maurice, décelable avec de bons yeux sur certaines cartes postales anciennes, adossé à un mur entre l’église et l’hospice Museux. Un document aux Archives départementales[1] atteste de l’installation de cette pissotière place Museux en 1886. Sa présence est encore affirmée en 1941 dans une délibération municipale[2]. Un autre urinoir de ce type était dissimulé dans le creux d’un mur de la rue de l’Université, près de la Porte Basée (photo page précédente). Un plan de 1917[3] en signale la destruction pendant la guerre.

Les urinoirs muraux ne datent pas tous d’une première période, d’avant la mise en place des vespasiennes en 1877, puisque la pissotière de la place Museux est installée en 1886. Ce serait trop simple. Pour compliquer encore l’affaire, les écrans de tôle ont pu être changés au long des décennies : l’urinoir de la place de l’hôtel de ville possédait un écran différent en 1889 (photo ci-contre) comparé à la carte postale précédente oblitérée en 1903.  Cependant, il est indéniable que les premiers urinoirs correspondaient à ce type d’édicules basiques : disposés le long d’un mur et, très vite, protégés d’un écran de tôle.


I[1] Archives départementales de la Marne, cote 2 O 3507.
[2] Archives municipales et communautaires de Reims, cote 171W17 1941/175 en date du 29/08/1941).
[3] Archives municipales et communautaires de Reims, cote 293CW96, 1917.

La première vespasienne de Reims

Eugène Dupont, chroniqueur du XIXe siècle, raconte dans La Vie Rémoise que la première vespasienne de Reims est érigée en 1868 : « Les rémois du sexe fort vont s’empresser d’utiliser, par curiosité, la première des vespasiennes dont notre ville se gratifie : on l’érige aux abords du Cirque, sur le boulevard des Promenades. » Eugène Dupont poursuit[1] : « Cet édicule, sorti des ateliers Delcroix, de Châlons-sur-Marne, est en fonte, à six compartiments avec conduite d’eau et trous d’échappement ; il est de style mauresque. » C’est la vespasienne que l’on voit sur la carte postale ci-après.


[1] Eugène Dupont, La vie Rémoise, 1868, Site : Jean-Yves Sureau

D’évidence, la fonderie châlonnaise Delcroix a puisé son inspiration chez les constructeurs parisiens : les colonnes vespasiennes mauresques de 1834, voulues par Rambuteau (1781-1869), préfet de la Seine et initiateur de la transformation de Paris au début du XIXe siècle, ne seront démolies qu’en 1877.

Elles sont améliorées par Adolphe Alphand (1817-1891) après 1855, qui y installe plusieurs stalles, y adjoint un « écran » et un éclairage.

Cette 1ère guérite vespasienne rémoise multi-stalles possède, outre son style mauresque, un écran « façon Alphand » mais ne dispose pas encore de l’éclairage.

Sur cette seconde carte de la même vespasienne rémoise, l’édicule a subi quelque changement : l’écran de tôle n’est plus le même, il est plus haut.

En 1874, un crédit est voté en conseil municipal pour la création de 18 colonnes dites vespasiennes et 2 urinoirs. Mais, l’exécution de la décision n’a pas lieu au prétexte que l’Administration et le Conseil reconnaissent « leur insuffisance pour combler la lacune qui existe dans la ville » ![1] 


[1] Archives municipales et communautaires de Reims, cote FM1D33 1877/32 en date du 05/07/1877.

Enfin, on l’a déjà dit, en 1877, la décision est prise d’implanter 38 nouveaux urinoirs ainsi que quelques urinoirs plus importants à 3 stalles doubles : boulevard Carteret, impasse Saint-Jacques et place Belle-Tour. Et en 1878, le conseil autorise l’installation et la modification d’urinoirs publics dans différents quartiers[1].

Même endroit.

Des vitres, ici disparues, accueillaient un affichage éclairé au gaz depuis l’intérieur.

Le 1er kiosque a donc été remplacé par un nouveau modèle de style différent.

Les tôles de l’écran s’ornent d’une réclame pour le journal L’Eclair de l’Est.

(La carte est postérieure à 1905 puisque le premier numéro de « L’Éclair de l’Est » paraît le 11 novembre 1905. Cet urinoir, détruit par un camion, sera supprimé en 1929 mais un autre sera établi près du cirque jusque dans les années 1950.)

Mais surtout, l’édicule est devenu lumineux !

C’est le succès pour les vespasiennes « nouvelle génération » qui vont donc « fleurir » dans les différents quartiers de la ville, bourgeois ou populaires.  


[1] Archives municipales et communautaires de Reims, cote FM1D34, n° d’ordre 1878/217, date 21/08/1878).

2ème partie : Les édicules lumineux

Dès 1876, les édiles rémois négocient l’installation de vespasiennes avec la Commission des Ardoisières d’Angers et le contrat est passé en 1878.

Pendant plus de huit cents ans, des sociétés ardoisières ont extrait « l’or noir  » de l’Anjou, l’ardoise du bassin d’Angers, et notamment celle de la ville de Trélazé. Le XIXe siècle, c’est aussi le siècle de l’ardoise et des ardoisiers. Les grands exploitants se regroupent progressivement.  La « Commission des Ardoisières d’Angers » est créée en 1826. Elle se fait peu à peu connaître pour la fabrication d’urinoirs urbains dont l’élément principal reste la plaque d’ardoise destinée à recevoir les jets d’urine.

Comme la modeste fonderie Delcroix antérieurement, la puissante Commission des Ardoisières d’Angers s’est inspirée des œuvres parisiennes d’Alphand pour concevoir et dessiner ses édicules. Son catalogue propose différents modèles : les modèles à 3, 5 ou 6 places avec des stalles circulaires autour d’un kiosque central destiné à recevoir des publicités illuminées en partie haute et un placard à balais en partie basse. D’autres modèles incluent un candélabre et/ou un auvent pour protéger les pisseurs dans nos contrées humides.

A partir de 1878, la ville de Reims semble avoir fait appel exclusivement à cette entreprise pour se fournir en vespasienne jusqu’à la première guerre mondiale.

Il est difficile d’établir une liste d’installation progressives des édicules. Le registre de délibérations municipales de 1878 ne contient aucune indication sur les lieux choisis pour l’implantation des 38 vespasiennes d’origine. On sait seulement qu’il fut entendu de les « disséminer dans différents quartiers » de la ville. Des délibérations postérieures à 1878 situent avec plus de précisions quelques nouveaux édicules : l’urinoir de la place Saint-Maurice en 1886, vu plus haut, ou la vespasienne de la rue Libergier, dont il sera question plus loin, en 1894[1]. Certains édicules ne furent installés qu’au début du XXe siècle, comme celui de la place de la République en 1900 qui remplaça l’urinoir de la barrière d’octroi détruite ou celui de la place Luton en 1901, quand le quartier nouvellement construit fut pris en charge par la ville. Certains urinoirs ont été remplacés par des vespasiennes ou des chalets de nécessité. L’inverse fut aussi vrai. Les textes municipaux ne sont pas toujours très diserts sur ces évolutions. Cependant, un plan daté de 1917 recense les urinoirs détruits ou détériorés par la guerre[2]. Sachant que, mis à part des déplacements relativement restreints, l’emplacement des lieux d’aisance n’a guère évolué entre leur mise en place et leur situation à la fin de la guerre, il est donc facile d’en déduire l’emplacement originel approximatif des différents édicules, sans pourtant en connaître toujours leur date exacte d’installation. Deux listes, plus tardives, permettent d’estimer la destruction de certaines toilettes publiques ou bien, au contraire, leur préservation. La première liste est parue dans les délibérations municipales et date de 1941[3], la seconde provient d’un numéro du magazine ‘Reims Pratic’ paru dans les années 1950[4]. Pour autant, le vocabulaire évolue d’une liste à l’autre : les mots ‘vespasienne’ et ‘chalets’ disparaissent (et autant d’édicules) quand apparaît l’acronyme ‘WC’. La définition de chacun des termes employés évolue elle-même au fil du temps. De plus, leur emploi n’est pas si strict dans les archives rémoises. Ici, c’est généralement l’acceptation actuelle des termes qui est utilisée, sauf s’il s’agit d’une citation d’un texte d’archive, ce qui est signalé. 


[1] Idem.
[2] Archives municipales et communautaires de Reims, cote 293CW96, 1917.
[3] Archives municipales et communautaires de Reims, cote 171W17 1941/75
[4] Merci à Michel Polet qui a trouvé cette liste. Merci à Laurent Antoine qui me l’a transmise.

1 – Les vespasiennes à 3 stalles

Ce type d’édicules était le plus fréquent dans les rues de Reims jusqu’à la guerre 14-18.
En voici quelques exemplaires, visibles sur des cartes postales ou des photos.

Avenue de Laon, devant l’église Saint-Thomas, à l’entrée de la rue de Neufchâtel (aujourd’hui rue Emile Zola)[1]. Une pissotière est encore attestée là dans les années 1950


[1] Une pissotière est encore mentionnée à cet endroit en 1941, cf. Archives municipales et communautaires de Reims, cote 171W17 1941/75

La même vespasienne que précédemment vue sous un angle différent, avant et après- guerre. Tout comme l’église Saint-Thomas, l’édicule est en partie détruit pendant la guerre : il a perdu sa colonne d’affichage lumineuse. La réclame pour le Grand Bazar de Reims (grand magasin situé rue de Vesle) n’est plus lisible après-guerre. D’ailleurs, le Grand Bazar a lui-même disparu sous les bombardements. A son emplacement se trouvent aujourd’hui les Galeries Lafayette.

Cour Saint-Remi. Ci-dessous, photo prise avant-guerre de la rue Féry vers le transept sud de la basilique Saint-Remi. Cette pissotière semble avoir disparu après-guerre mais une sanisette occupe approximativement la même place de nos jours !

La publicité pour les Nouvelles Galeries est bien visible, ainsi que le n° de téléphone à 4 chiffres.

Reims va suivre l’exemple de Paris et distinguer les colonnes d’affichage (Colonne Morris) des colonnes-urinoirs. Cependant, on note des différences d’avec le modèle parisien : les colonnes d’affichage rémoises font également office de kiosques à journaux (mais c’est une autre histoire) tandis que les vespasiennes demeurent des lieux d’affichages publicitaires, voire d’affichage municipaux…

Le droit d’affichage sur les urinoirs de la place d’Erlon est accordé dès 1882[1]. En 1898, M. Iste, afficheur de la rue de Thillois, obtient l’accord concernant la majorité des urinoirs de la ville et pour une durée de 6 ans. A partir de 1905, c’est la société publicitaire L’Express, dont le siège social est à Lille, qui remporte l’adjudication tous les 4 ans jusqu’en 1945. Certains urinoirs sont cependant réservés à l’affichage municipal.[2]  La réclame sur la tôle des vespasiennes devra être peinte (et donc nettoyable) à partir de 1921. En outre, la société L’Express s’engage à ce qu’il n’y ait « pas de réclame relative à des maladies dites secrètes, ce genre de réclame étant expressément interdit. » Le contrat publicitaire d’affichage sera repris plus tard par Avenir-Publicité, de JC Decaux, créateur des « sanisettes » …


[1] Archives municipales et communautaires de Reims, cote 1D37 1882/343.
[2] Archives municipales et communautaires de Reims, cotes des registres de délibérations à propos du droit d’affichage adjugé à M. Iste puis à la société L’Express : 1898 6S2, 1905 6S3, 1911 6S4, 1912 FM1D67, 1921 171W1, 1924 171W2, 1928 171W5, 1932 246W2, 1936 171W12, 1939 171W15, 1941 171W17, 1942 171W18, 1945 171W19

Place Saint-Remi (façade sud de la basilique). Cette pissotière n’a peut-être pas été reconstruite après-guerre.

Des publicités pour boissons alcoolisées sont apposées sur la pissotière près de la buvette, bien qu’une première loi contre l’ivresse publique, fléau social, fut votée en 1873…

Rue Libergier.  L’établissement du « kiosque » de la rue Libergier date de 1894[1]. On y reconnaît la célèbre réclame pour une boisson alcoolisée grâce à la silhouette « des jumeaux ». L’observation des documents, cartes postales et écrits, force à constater que la pissotière de la rue Libergier ‘s’est déplacée’ vers le canal jusque dans les années 1950.


[1] Archives départementales de la Marne, cote 2 O 3507.

A l’angle des rues Hincmar et Clovis, devant le café Jean[1]. A l’arrière-plan d’un magnifique autochrome de Fernand Cuville daté du printemps 1917, intitulé Reims, marchande d’oranges, se distinguent une vespasienne à 3 stalles et son affichage des célèbres « jumeaux » pour l’apéritif de la marque Saint-Raphaël. L’édicule semble avoir disparu après-guerre.


Les réclames observées sur les vespasiennes rémoises de la fin du XIXe siècle jusqu’à la première guerre mondiale concernent

1) des entreprises locales ou régionales (Grand Bazar de Reims, Nouvelles Galeries, Eclaireur de l’Est…), 2) des boissons alcoolisées (Byrrh, Mexico, Saint-Raphël…) dont l’affichage est souvent stratégiquement positionné près des buvettes et cafés.


[1] « Hier soir après dîné j’avais été porter une lettre à la Poste, et en sortant je me suis heurté à M. Jean Bondelle, propriétaire du Café Jean. Jean qui se trouve au coin de la rue Clovis et de la rue Hincmar 41 – 43. » Extrait de https://14-18.documentation-ra.com/2017/06/lundi-25-juin-1917/ Louis Guédet

Place Luton, à l’angle de la rue de Neufchâtel et du boulevard Robespierre.

Nous retrouvons une nouvelle fois sur la vespasienne la publicité « Saint-Raphaël », déjà vue sur les 2 édicules précédents.

Installé en 1901[1], après l’édification de cette place dans un faubourg industriel et sa prise en charge par la ville, cet urinoir (ou son petit frère) est encore mentionné dans les années 1950.


[1] Archives municipales et communautaires de Reims, cote 6S2 1901/63 en date du 24/03/1901

Le nombre notable de pissotières situées près des estaminets (Buvette du Cirque, café Deffaux, Café Jean, etc.), implique-t-il l’absence de toilettes dans de nombreux bistrots de la ville ? Il est probable effectivement qu’un grand nombre n’en possédaient pas. Le règlement sanitaire de 1922, au moment de la reconstruction de la ville, inscrit l’obligation pour les débits de boisson, de « disposer d’un cabinet d’aisances spécial à l’établissement ». Ce qui signifie que cela n’était pas forcément le cas antérieurement.[1]  

De même, les appartements eux-mêmes ne sont pas forcément pourvu de lieux d’aisance. Bien sûr, les bâtisses bourgeoises qui se construisent en ce siècle de fortunes industrielles et commerciales, le long des promenades et des boulevards, en sont pourvus, mais l’habitat ancien, particulièrement dans les quartiers populaires, ne possède souvent qu’un cabinet crasseux et nauséabond (pour ne pas dire infâme) dans la cour de l’immeuble. La Reconstruction de Reims, dans les années 1920, a permis cependant de doter le nouvel habitat d’un Water Closet, sinon par logement, du moins par étage, bien avant d’autres villes, y compris Paris. Le règlement sanitaire de 1922 déjà évoqué, impose dans son article 37 d’établir une fosse d’aisance dans les maisons qui n’en seraient pas encore pourvues ! La démolition du quartier Saint-Rémi, dans les années 1960, montre que ce quartier (voir la photo du 15 rue Eugène Wiet) relativement épargné par les destructions de 14-18 possédait encore les « commodités » d’antan !

Dans ces conditions, on imagine facilement que la population masculine urine « au grand air » et que l’installation des vespasiennes est une nécessité. 


[1] Article 72 du règlement sanitaire de la ville de Reims, 1922, document personnel.

On trouve avant tout des kiosque-urinoirs à 3 stalles dans les endroits populeux et/ou populaires (place d’Erlon, boulevards…), près des églises (Saint-Thomas, Saint-André, Saint-Remi, Saint-Maurice, Cathédrale…), des marchés (Jean-Jaurès, Saint-Maurice, Saint-Thomas, faubourg Fléchambault…), des écoles (école ménagère de la place Belle-Tour, école Fléchambault, école maternelle rue Jeanne d’Arc, lycée de garçons…), des commissariats, des hospices et hôpitaux, et des usines (Brasserie du XXe siècle, entrepôts de la Petite Vitesse…).

Ici, près d’un marché, avenue Jean Jaurès, au carrefour avec la rue des Gobelins.

Un second urinoir est mentionné avenue Jean Jaurès, devant l’église Saint-André. Les 2 édicules sont encore présents à ces endroits en 1950.

Près d’un lieu de labeur ouvrier, Place de la République. Après la destruction de la barrière d’octroi située place de la République et donc de l’urinoir adossé à un des pavillons d’octroi, il est décidé, en 1900, de construire un urinoir lumineux à 3 stalles à l’entrée de la gare de la Petite Vitesse[1]. C’est dans les entrepôts de « La Petit Vitesse » qu’étaient déchargés les wagons de marchandises[2]. Aujourd’hui, le complexe aqualudique occupe l’emplacement. Un urinoir existait encore à cet emplacement dans les années 1950. De l’autre côté de l’avenue, en face de la vespasienne, se trouvait le café « La petite vitesse », connu ultérieurement sous le nom de « La chope d’Anvers ».


[1] Archives municipales et communautaires de Reims, cote 6S2 1900/291
[2] Précision fournie par le site ReimsAvant

Près d’une école, rue Clovis Chézel. Un 1er édicule lumineux à 3 stalles a été édifié en 1901[1], « le long des écoles ». Il aurait été remplacé en 1935 par la construction de WC dans une ancienne remise de pompes à incendie (4 urinoirs + 1 WC à la turque) près du terminus du tramway, mais l’urinoir est encore signalé rue Clovis Chézel, à l’endroit de la carte postale, en 1941 et un WC est signalé près de l’école en 1950…


[1] Même délibération municipale que pour l’édicule de la rue Libergier, Archives départementales de la Marne, cote 2 O 3507.

Enfin, Place d’Erlon, avant et après-guerre, lieu emblématique des rassemblements populaires de la ville. Une sanisette existe toujours sur la place.

Alors qu’on dénombrait 169 stalles d’urinoirs dans Reims en 1912, la plupart des vespasiennes et des urinoirs muraux ont été détruits durant la guerre

En 1921, on ne compte encore que 10 édicules reconstruits et 12 anciens édicules détériorés. Aucun ne possède d’ampoules pour l’illumination électrique qui remplace le gaz[1].


[1]   Archives municipales et communautaires de Reims, cote171W1 1921/80

2 – Les vespasiennes couvertes à 2 stalles

Contrairement aux urinoirs précédents, les messieurs peuvent ici faire pipi au sec… Dans les quartiers plus chics, l’édicule est différent !

Boulevard Lundy, à l’entrée de la rue de Bétheny (aujourd’hui rue Camille Lenoir), devant l’hôtel de « La Plume au Vent » (aujourd’hui disparu), en 1917 et avant-guerre. 

Cet urinoir semble avoir disparu dans les années 1920. Un édicule du même type se trouvait également de l’autre côté du boulevard Lundy, près du cimetière du Nord, depuis 1900, en remplacement d’une pissotière murale[1].


[1] Archives municipales et communautaires de Reims, cote 6S2 1900/291

Rue Courmeaux, à l’angle de la rue Andrieux.

Il s’agit d’un édicule lumineux couvert à 2 stalles, comme boulevard Lundy. Un urinoir est encore mentionné à cet emplacement dans les années 1950. Sans doute n’est-ce pas le même, vu l’état de celui-ci en 1917 !

3 – Les vespasiennes à lampadaires

En 1901, le conseil municipal proposa d’édifier un édicule du « type 14 bis » (voir ci-contre) mais à 4 stalles, à l’angle du boulevard Saint-Marceaux et de la rue de Cernay[1]. Rien n’atteste que ce modèle fut bien celui installé, cependant un urinoir se trouvait bien à cet endroit puisqu’il explosa en 1903 !


[1] Archives municipales et communautaires de Reims, cote 6S2 1901/63 en date du 24/03/1901

En effet, le 18 juillet 1903, vers huit heures et demie du soir, M. Creuzot, ouvrier lithographe, est pris d’une envie pressante et pénètre dans l’urinoir à l’angle du boulevard Saint-Marceau et de la rue de Cernay. Mal lui en prit ! La pissotière, positionnée au-dessus d’une conduite de gaz placée sous le trottoir, explose violemment ! Rappelons que les vespasiennes lumineuses sont éclairées au gaz. M. Creuzot est gravement blessé : il est hospitalisé à l’Hôpital Civil puis séjourne à la Maison de Convalescence et ne peut finalement reprendre son travail que le 1er septembre, sans compter les complications ultérieures toujours possibles évidemment. M. Creuzot, bien naturellement, porte plainte contre la ville et réclame une indemnité pour la perte de ses salaires, les frais médicaux et pharmaceutiques, la détérioration de ses vêtements et d’un matelas. La ville se retourne alors elle-même contre la Compagnie du gaz, à qui incombe entièrement la responsabilité de l’accident selon M. le Maire. On ne sait pas si M. Creuzot perdit un membre[1]. L’édicule ne fut pas reconstruit.

L’explosion de pissotières reste rare. Nous ne sommes pas à Paris où les vespasiennes abritent parfois des engins explosifs, des suicidés, des corps démembrés. Sans doute aussi, l’usage des urinoirs publics fut-il détourné ici comme ailleurs à une époque où l’homosexualité était un délit mais cela resta discret. A Reims, mis à part les plaintes contre les odeurs, les détériorations régulières effectuées par les gamins dans les quartiers éloignés du centre-ville (selon les édiles), et sans doute quelques malheureuses et nauséabondes glissades, les vespasiennes ne semblent pas avoir donné lieu à beaucoup de récriminations, du moins écrites, par la population rémoise. Les archives de la presse locale ne sont cependant pas toutes accessibles actuellement.

Plus généralement, à Reims comme ailleurs, les vespasiennes s’inscrivent dans le décor urbain de la Belle Epoque. Elles représentent, comme le kiosque à journaux et la colonne postale, la ville moderne et la bourgeoisie triomphante. Elles sont lumineuses, publicitaires, décoratives. Elles investissent les places, les carrefours, les rues passantes. Elles s’exhibent plutôt qu’elles ne se cachent.


[1] Archives de Reims, délibération municipale du 24/11/1903

La vespasienne de la Place du Chapitre. Plus qu’un urinoir discrètement logé dans un coin de mur, il s’agit ici d’un véritable édicule qui « trône » avant-guerre au milieu de la place et s’illumine grâce à son candélabre (ci-dessous). Il s’agit probablement d’un des derniers édicules mis en place avant-guerre puisque le projet datant de mai 1913 est réalisé après février 1914. Il existait un urinoir mural précédemment, situé sous le passage vers la rue Carnot[1]


[1] Archives municipales : Délibérations municipales du 15 mai 1913, Projet d’installation d’un urinoir sur la place du Chapitre avec plantation d’arbres sur deux refuges gazonnés, 6S4 1913/136, et du 13/02/1934, FM1D68 1914/34.

Après- guerre, en 1933 : sa position se fait nettement plus discrète, à l’ombre du transformateur électrique Demay.

Bientôt, les vespasiennes vont disparaître sous terre…

3ème partie : Les chalets de nécessité et les toilettes publiques

PETIT LEXIQUE 3 : Chalet de nécessité ou cabinet d’aisance : édicule ressemblant à un petit cabanon, contenant généralement des cabinets (WC à la turque ou sièges d’aisance avec chasse d’eau) ainsi que des urinoirs. Les chalets de nécessité n’étaient pas réservés aux seuls hommes. Latrines : lieu dévolu à la défécation, souvent synonyme de cabinet d’aisance.
Sanisette : toilettes publiques à entretien automatique. « Sanisette » est une marque commerciale déposée par la société JCDecaux en 1980, mais le mot est passé depuis dans le langage courant.

L’apparition des chalets de nécessité est bien plus tardive que celle des urinoirs ou des vespasiennes. En 1885, un conseiller municipal interpelle la ville de Reims sur la « nécessité » de cabinets d’aisance pour dames. Le Maire n’en voit pas l’utilité car il y a déjà un chalet à la gare[1]… C’est donc seulement en 1897 qu’il est enfin décidé d’établir les premiers chalets, après le rejet de plusieurs propositions au cours des années 1891 et 1895[2]. Ces « commodités » sont moins nombreuses que les urinoirs ou les « guérites vespasiennes ». Elles ne sont pas réservées aux femmes. Contrairement à l’image ci-dessus extraite d’un document de la société Frank-Defoug, il n’est jamais mentionné par la ville de Reims de personnel de gardiennage ou d’entretien spécifique pour ces lieux. D’où l’état des édicules sans doute sur les différentes photographies. Les dames en faisaient-elles vraiment usage ?


[1] Archives municipales et communautaires de Reims, cote 1D40 1885
[2] Archives municipales et communautaires de Reims, cote 6S1 1897/48 et Archives départementales de la Marne, cote 2 O 3507 1897

Rue de Vesle (aujourd’hui, rue du Colonel Fabien), à proximité de la Porte de Paris (aujourd’hui déplacéeaux Basses-Promenades près du Cirque) et devant les abattoirs municipaux (aujourd’hui disparus, à cet emplacement se trouve actuellement la clinique « Les Bleuets »).

Au centre de la photo de la page précédente, la porte de Paris servait d’entrée et de barrière d’octroi à l’ouest de la ville. A droite, derrière le chalet de nécessité et la colonne postale, on distingue l’entrée des abattoirs municipaux. Contre le mur des abattoirs se dresse un pilier surmonté d’une sphère qui sert de structure d’appui à la « Porte de Vesle ». Pendant des siècles, aux portes des villes, à Reims comme ailleurs, les commerçants ont payé l’octroi sur les marchandises importées[1]. Près de cette porte, se tenaient donc les employés de l’octroi. Sur la carte postale suivante, sorte de plan rapproché de la photo précédente, nous distinguons, à droite derrière le pilier, le pavillon de l’octroi où se tenaient les employés. Malheureusement, cet abri ne se distinguait pas par son confort !

Lors de la séance du Conseil du 20 août 1892[2], M. Lassalle « prie l’Administration municipale de vouloir bien faire installer un urinoir dans l’angle formé par le pilastre droit de la porte Paris et le mur de la bouverie de l’abattoir[3]. Le mur de la bouverie et la pierre du pilastre sont saturés d’urine fétide sur une hauteur de 1m40 ; le mur est très dégradé, le pavage est mauvais dans ce coin, l’urine séjourne dans les joints des pavés et répand une odeur insupportable : l’aspect de cet endroit est repoussant. […]

Les cabinets qui sont affectés aux préposés de l’octroi sont dans l’abattoir ; les employés sont actuellement forcés d’abandonner leur poste pour satisfaire leurs besoins ; l’urinoir demandé ferait en grande partie cesser cet inconvénient […].

Il n’existe pas à Reims, en dehors de la Gare et des Promenades, un chalet de nécessité à l’usage des dames. M. Lassalle émet donc le vœu que cette lacune soit comblée le plus tôt possible. »

Les employés de l’octroi, et les dames, devront attendre encore quelques années avant l’érection de ce chalet… Mais un édicule existait encore à cet endroit en 1941 et un urinoir est mentionné-là jusque dans les années 1950. 


[1] Le conseil municipal de Reims décide la suppression du service de l’Octroi le 11 décembre 1944.
[2] Archives municipales et communautaires de Reims, cote 1D47 1892/166
[3] Ce pilier existe toujours. Une bouverie est une étable à bœufs.

La municipalité passe donc contrat de construction de chalets de nécessité avec la société lyonnaise Frank-Defoug en 1897.

L’argumentation de la commission municipale en faveur des chalets est terriblement ‘’d’époque’’ : « Il a paru à la Commission que l’installation des chalets que lui proposait M. Frank-Defong (sic), ingénieur sanitaire, 4 rue Molière, à Lyon, correspondait à une réclamation faite depuis quelque temps déjà par la population féminine de notre Ville, en même temps que par les habitants des communes voisines que leurs affaires appellent ici pour un séjour non prolongé. » Des chalets de nécessité doivent être construits par souci du bien-être des femmes, certes, mais aussi pour le bien des affaires !

10 chalets sont prévus : Place Saint-Thomas, Place de la République, Esplanade Cérès, Place de l’Hôtel de Ville, Place Royale, Place Saint-André, Ancienne Porte Gerbert, place de l’Hôtel-Dieu, Porte Dieu-Lumière, Chaussée du Port, près des Abattoirs, Place d’Erlon. [1] Sans conteste, tous n’ont pas été construits mais assurément, quelques-uns étaient en place.

L’élévation de chalets rémois semble cependant dater du début du XXe siècle plutôt que des dernières années du XIXe siècle. En effet, en 1906, certains chalets ne semblent toujours pas construits et la Ville veut intenter un procès à la société, mais il s’avère, début 1907, que le directeur de la société serait décédé. La ville de Reims est alors dans l’expectative[2]. 

La société a semble-t-il survécu au décès de son architecte-créateur puisqu’un chalet de nécessité a bien été construit sur la place devant l’Hôpital civil après 1907.

Place de l’hôpital civil, rue Simon, ce chalet est identique au précédent.

Cette place n’existe plus, tout comme le vieux quartier Saint-Remi. L’hôpital civil, ancienne abbaye Saint-Remi, est aujourd’hui le musée Saint-Remi.

Comme à la gare, l’urinoir est situé près du bureau du tramway. Comme aux abattoirs, on trouve une colonne postale à côté.

 Les chalets de ce type contiennent trois cabinets, un lavabo et une glace.


[1] Archives municipales et communautaires de Reims, cote 6S1 1897/48.
[2] Archives municipales et communautaires de Reims, cote 6S3 1906/209 et 6S3 1907/35.

Sur la carte postale ci-contre, au même emplacement que le chalet se trouve une vespasienne. Quel édicule fut le premier ? Peut-être bien le chalet de nécessité. Un urinoir est encore attesté sur cette place en 1941.

Ces chalets, comme les vespasiennes, s’inspirent de constructions parisiennes antérieures dues à Gabriel Davioud : les cabinets d’aisances du Bois de Boulogne ou du parc des Buttes Chaumont.

Si leur aspect pseudo-champêtre trouvait un peu de sens dans le contexte des nouveaux parcs urbains parisiens, l’installation de ces sortes de cabanes sur des trottoirs ou des places de Reims est pour le moins curieux…

Le contrat avec la société Frank-Defoug avait été établi pour 20 ans. Les frais d’entretien revenaient au concessionnaire qui comptait réaliser des bénéfices grâce à l’affichage publicitaire sur les murs[1]. En effet, Ces édicules font partie du contrat d’adjudication d’affichage publicitaire (au même titre que les urinoirs ou les colonnes postale). Ils ne sont pas lumineux. L’éclairage intérieur était à la charge du concessionnaire Lyonnais… Cependant, la société Frank-Defoug est dissoute en 1912[2]. Ce qui explique sans doute le manque d’entretien très visible des chalets et leur non-reconstruction après leur destruction pendant la première guerre mondiale.

Place Royale, avant la construction de l’immeuble de la Société Générale en 1910.


[1] Idem.
[2] Le Courrier : anciennement Guide du commerce et Courrier des hôtels : journal quotidien : feuille officielle d’annonces légales et judiciaires du 19 janvier 1912 consultable sur Gallica.

L’encombrement de l’espace public et le goût discutable des édicules variés fait dire à Charles Sarazin, en 1909[1] : « Ce coin est devenu, de nos jours, un bien vilain endroit qu’enlaidissent d’immenses affiches-réclames, un kiosque à journaux, un bureau des Petites-Voiture, une vespasienne et un châlet de nécessité. Le superbe coup d’œil que l’on a, de ce côté, sur la cathédrale, est véritablement gâté par ce premier plan aussi peu élégant que déplorable. » Ce chalet de nécessité disparaît donc en 1910 lors de la construction du bâtiment de la Société Générale qui termine le dernier côté de la place Royale.

Le chalet des Hautes Promenades

Si l’on s’en réfère à l’intervention de M. Lassalle en 1892, citée plus haut, il existait un chalet de nécessité dans le jardin des Promenades rémoises depuis la fin du XIXe siècle, seules commodités offertes aux dames avec le chalet de la gare. Les archives ne sont pas fournies à ce sujet. Il est difficile de savoir où ce chalet était situé précisément. Etant donné la proximité de la gare avec les Basses Promenades, il est possible d’envisager que ce second chalet se soit trouvé sur les Hautes Promenades.

D’ailleurs, après-guerre, en 1927, un nouveau chalet est construit dans les Hautes Promenades[2] (voir ci-contre). Situé boulevard Joffre vis-à-vis la rue Chaix-d’Est-Ange, ce chalet sera démoli par décision municipale en 1946 car son état de délabrement ne permet plus son exploitation. Ce fut un des rares chalets de nécessité où il y eut une gardienne chargée de l’entretien… sans salaire puis pour une misère !…


1] Travaux de l’Académie nationale de Reims du 1er janvier 1909, La Place Royale de Reims par M. Ch. Sarazin.
[2] Délibération municipale du 15 septembre 1927, Archives municipales et communautaires de Reims Cote 171W4 1927/288

Dans l’entre-deux-guerres et après la seconde guerre mondiale, dans les années 1950, la ville de Reims, comme de nombreuses communes, privilégie deux sortes de toilettes publiques : les toilettes en sous-sol et les édicules en béton. Aucune n’est destinée à recevoir de la publicité, encore moins lumineuse. Ainsi, en 1955, l’architecte Clauzier construit les toilettes publiques semi-enterrées[1] dans le jardin du Palais de Justice, rue du Trésor[2], après un premier projet du même type rue Tronsson-Ducoudray en 1935[3]. Par ailleurs, en 1956, la ville passe contrat avec la société Renzi, de Lyon-Villeurbanne, pour l’installation de kiosques WC-urinoirs préfabriqués en béton[4] (image ci-contre).

Dans les années 1990, la ville de Reims se dote de « sanitaires publics à entretien automatique ». C’est l’avènement de la « sanisette ».  Ce sont des sanitaires « à péage », il faut payer pour y avoir accès. Mises en place pour la première fois au début des années 1980 à Paris, sous la mandature de Jacques Chirac, l’usager furieux invente l’adage : « Avec Chirac, tu chies, tu raques ! ».  Voilà pourtant bien longtemps que les femmes paient, soit dans les toilettes publiques entretenues et gardiennées, soit dans les cafés, pour avoir accès à des WC fréquentables… Aussi, les sanisettes automatiques sont-elles les bienvenues. Aujourd’hui, sur les 40 toilettes publiques de la ville de Reims, 8 sanisettes sont gratuites. C’est un pas en avant.

Depuis la création des 38 urinoirs en 1878, le nombres des « commodités » n’a pas tellement évolué. Certaines sont d’ailleurs toujours au même endroit : Promenades, Place d’Erlon, Saint-Remi…

Conclusion des 3 parties :

Au XIXe siècle, les « édicules », vespasiennes ou chalet de nécessité, sont des éléments décoratifs urbains au même titre que les fontaines ou les kiosques à musique : ils attirent le regard, remplissent un rôle publicitaire tant pour la ville elle-même que pour les affaires qui s’y pratiquent. Bien que mis en place sous l’injonction des hygiénistes, ces latrines ne remplissent pas vraiment leur rôle d’aide à la salubrité publique. Parfois même, le pauvre pisseur y risque sa vie ! La ville rechigne toujours à engager des frais, cherche à compenser les dépenses : l’entretien est confié aux constructeurs ou aux publicitaires… De plus, le capitalisme et le développement urbain en plein essor ne prennent que secondairement en considération les besoins physiologiques des femmes, à l’image de la société patriarcale d’alors.

Le XXe siècle enterre les « sanitaires », les dissimule, veille à détourner le regard. Les WC perdent donc leur colonne lumineuse, leurs espaces d’affichage mais ne gagnent guère en propreté. Ce n’est qu’à la fin du XXe siècle que le WC public répond à la moralisation de l’espace collectif que l’on croyait datée du XIXe : plus d’urinoirs où l’on se retrouve en groupe, plus d’interactions suspectes, la sanisette ne permet l’entrée que d’un seul individu. Les femmes y gagnent puisque le nombre de toilettes publiques sécurisées à leur disposition augmente. Comme au XIXe siècle cependant, la collectivité rechigne à prendre en charge les nécessités physiologiques humaines dans l’espace public : il faut payer. Avec l’évolution des mœurs et des idées, peu à peu, l’urinoir de Marcel Duchamp perd de son parfum de scandale[5] et les pissotières urbaines ne sont plus le fantasme d’un repère d’homosexuels. Au XXIe siècle, la sanisette cherche à s’intégrer discrètement dans l’espace publique (foin du vert bouteille ou autres tentatives colorées, le gris souris est de mise) et s’évertue à être « inclusive » : son seuil est repensé pour accueillir les handicapés, la gratuité gagne du terrain afin que tous puissent y avoir accès. La voilà également plus écologique, moins consommatrice d’eau et d’énergie. Enfin, l’odeur d’urine s’y est évanouie…   

Anne Jacquesson, août 2024.


[1] Ces toilettes publiques existent toujours en 2024.
[2] Archives municipales et communautaires de Reims, délibération municipale cote 110V416, 1955/316
[3] Archives de la Marne, cote 2 O 3507
[4] Archives municipales et communautaires de Reims, cote 110W416 1956/295 en date du 12/07/1956
[5] Le « ready-made » de Duchamp est considéré comme l’œuvre la plus controversée du XXe siècle. On en trouve plusieurs exemplaires dans différents musées du monde, ce qui le rend peut-être moins rare que les exemplaires d’urinoirs urbains de 1917 !

Illustrations 

  1. La pissotière de la place Suzanne, reportage photographique « commandé » ? par l’aménageur SEDMA avant la démolition du quartier [1965 ?], voir le site https://www.reims-histoire-archeologie.com/9-quartier-saint-remi/
  2. Carte postale de la place de l’Hôtel de Ville datée de 1903, site ReimsAvant.
  3. Reims, un panneau de la porte Basse. Photographe : V. Lavergne, 20/03/1919, service photographique des armées.
  4. Photo de la place de l’Hôtel de Ville (extrait), Reims, 1889, document personnel.
  5. Ecrans de fer et de tôle pour urinoirs de tous modèles, Type n°5, urinoir (de face) 3 places sans effet d’eau et urinoir isolé, extraits du catalogue Urinoirs : publics et privés, kiosques, sièges et cabinets communs / Commission des Ardoisières d’Angers, G. Larivière et Cie, 1901. Metropolitan Museum of Art Libraries: Digital Collections.
  6. Carte de la 1ère vespasienne de Reims, vue prise du Cirque, site ReimsAvant.
  7. Vespasienne au niveau du 7du boulevard de Sébastopol, Charles Marville, vers 1865, Bibliothèque de l’Hôtel de Ville, Paris, cote PH416 (domaine public).
  8. Adolphe ALPHAND, Les Promenades de Paris, Paris, J. Rothschild, 1867-1873 (extrait d’une illustration), https://www.fontesdart.org/exposition-alphand-a-paris-de-la-ville-promenade-a-la-ville-durable/
  9. Carte postale de la 1ère vespasienne, avec erreur de nom de rue, site ReimsAvant.
  10. Carte postale de la nouvelle vespasienne lumineuse près du Cirque, site ReimsAvant.
  11. Page de garde et édicule type n°17, extrait du catalogue Urinoirs : publics et privés, kiosques, sièges et cabinets communs / Commission des Ardoisières d’Angers, G. Larivière et Cie, 1901. Metropolitan Museum of Art Libraries: Digital Collections.
  1. Carte postale avenue de Laon, site CPrama. A retrouver dans des collections des membres d’Amicarte51 ?
  2. Carte postale Le Grand Bazar rue de Vesle, Archives municipales de Reims, cote 35 2Fi6251.
  3. Carte postale de la rue Libergier au début du XXe siècle, site Ebay. A retrouver dans des collections des membres d’Amicarte51 ?
  4. Carte postale de la rue Libergier dans les années 1930, site Image’Est, déposant Gérard SCHLEMAIRE, n° de la photo FI-0970-0389 (autorisation à demander ?)
  5. Publicité pour la marque St Raphaël, extrait du site de la marque.
  6. Reims, marchande d’oranges. Photographe : Louis Fernand Cuville, printemps 1917, site imagesdefense.gouv.fr (image libre de droits).
  7. L’angle de la place Drouet d’Erlon et la rue de l’Etape, collections Albert Kahn, Photographe : Paul Castelnau, 03/02/1917.
  8. Carte postale place d’Erlon, Archives départementales de la Marne, cote 2 Fi 454/422.
  9. Carte postale place Luton, site ReimsAvant.
  10. Carte postale place de la République et avenue de Laon, Archives départementales de la Marne, cote 2Fi454/1018
  11. Carte postale avenue Jean Jaurès, Archives municipales et communautaires de Reims, cote 16Fi123.
  12. Carte postale du faubourg Fléchambault,
  13. Carte postale de la place Saint-Remi, Archives municipales de Reims, cote 2Fi 5516-63.1914
  14. Anciennes réclames BYRRH et MEXICO, extraites de sites marchands.
  15. Photo de la place Saint-Remi prise de la rue Féry, site ReimsAvant.
  16. Kiosque urinoir à 2 stalles, extrait du catalogue Urinoirs : publics et privés, kiosques, sièges et cabinets communs / Commission des Ardoisières d’Angers, G. Larivière et Cie, 1901. Metropolitan Museum of Art Libraries: Digital Collections.
  • Photo de l’Hôtel de la Plume au Vent, Reims. Boulevard Lundy. Hôtel de « La plume au vent’’, Album Valois de la Marne, Date 26.8.17 Cote VAL 049/097.
  • Carte Postale boulevard Lundy, site Delcampe.net A retrouver dans des collections des membres d’Amicarte51 ?
  • Photo de la rue Courmeaux, Fonds de Albums Valois-Marne, Reims. Rue Courmeaux ; maisons bombardées, Cote VAL 050/095, Date 24.8.17
  • Urinoirs couverts à 6 places, extrait du catalogue Urinoirs : publics et privés, kiosques, sièges et cabinets communs / Commission des Ardoisières d’Angers, G. Larivière et Cie, 1901. Metropolitan Museum of Art Libraries: Digital Collections.
  • Carte postale Place du Chapitre, site ReimsAvant.
  • Carte postale de la gare avant-guerre, Archives municipales de Reims, cote 2Fi4039.
  • Carte postale de la gare après-guerre, Archives municipales de Reims, cote 16Fi281.
  • Photo de la porte de Paris près des anciens abattoirs, site ReimsAvant.
  • Carte postale de la Porte de Paris, archives départementales de la Marne, REIMS. 45. La Porte Paris.2 Fi 454/1333
  • Carte postale des Abattoirs, F_Barnaud_044_Rs_Abattoirs_Colonne_Postale_1600 .
  • Dessin d’un chalet de nécessité de l’entreprise Frank-Defoug, Archives municipales d’Orléans, Cote 4413.
  • En-tête d’un courrier de l’entreprise Frank-Defoug, Archives municipales d’Orléans, Cote 4413.
  • Carte postale de la place de l’Hôpital civil et rue Simon, éditeur E.M.R., Archives municipales de Reims, cote 16Fi687.
  • Carte postale rue Simon et Hôpital, éditeur Louis de Bary (LB dans blason). Trouvé sur le site commerçant PicClick FR. A retrouver dans des collections des membres d’Amicarte51 ?
  • Carte postale de la place Royale, Archives municipales de Reims, cote 2Fi6171.
  • Photo d’un ‘kiosque Renzi’ à Neufchâtel-en-Bray, extrait du web-magazine ‘Le Réveil’, article Seine-Maritime : des pissotières classées au patrimoine du 20e siècle, par Sébastien Aliome, publié le 21 mai 2021. Il n’en existe plus à Reims, à ma connaissance.
  • Photo de la sanisette place Saint-Remi. A.J.
  • Image de Fontaine, œuvre de Marcel Duchamp, 3e réplique, réalisée sous la direction de l’artiste en 1964 par la galerie Schwarz. Site Wikipédia.

Laisser un commentaire